Premières notes à propos de la dramaturgie, de la mise en scène et de la scénographie
Dès son origine, le théâtre a pour usage d'émouvoir l'homme, c'est-à-dire de le faire bouger. Sa fonction est de bousculer le spectateur dans son ordre établi, de le mettre hors de lui, et sens dessus dessous. D'ouvrir un passage à une configuration nouvelle des idées, des sentiments, des valeurs. De forcer la porte à un comportement non encore imaginé.
Michel Vinaver "Écrits sur le théâtre"
“La Traversée de la nuit” porte le récit d’une mémoire. Geneviève De Gaulle Anthonioz raconte en soixante pages le souvenir d’un vécu singulier datant de plus de cinquante ans.
Le choix de confronter à la scène ce texte qui, a priori, ne lui est pas destiné, comporte plusieurs mises en perspective insérées dans un dispositif scénique s’appuyant sur une polymorphie de langages artistiques.
La dramaturgie, au sens brechtien du terme, s’édifie par la synchronie de différentes formes artistiques. Elle s'appuie sur des conventions empruntées au théâtre Nô (rôles Shite-Waki, codification des mouvements scéniques, choix du costume, etc…). L'utilisation du multimédia dans une perspective interactive entre les acteurs et les technologies ouvre un autre espace au texte. Celui-ci constitue l’étalon qui fédère les artistes de l’équipe.
Par le traitement direct et interactif des voix des comédiens, le texte orchestre la représentation. Il permet ainsi de restituer une parole, celle de l’auteur, celle de sa mémoire d'un parcours initiatique ainsi livré. Les mots animent les images, traduisent chaque “instant” de vie, dans un processus de transformation, de mutation, de construction de son être.
L’écran, avec sa présence monumentale clôt physiquement la scène, mais ouvre le champ visuel des spectateurs. Espace métaphorique de la pensée des personnages, toujours en mouvement, symbole de vie. Membrane plus ou moins respirante, à la fois hypnotique et réceptive, il agit progressivement comme une tension, un fond autonome. Métaphore des instants qui se succèdent dans un espace mental, l'écran fait surgir la pensée et la réabsorbe.
Les images s'y forment à partir d'une image neutre, travaillée dans un rythme presque imperceptible pour l’œil humain. Trames d’images atones, animées par des mouvements, des circulations, des superpositions générées spontanément sur l'écran grâce au procédé interactif. Les images sont gouvernées par les voix, les émotions et les déplacements des acteurs.
Les sons immergent les spectateurs au sein d'univers analogues à ceux de l'intérieur d'un corps. Traitée en direct, la voix amplifiée, samplée et mixée avec des éléments composés de percussions se convertit en force vitale qui dirige les images. Les mots et les silences créent avec ce procédé leur propre espace d'existence.
La musique ouvre une autre dimension de la pensée et de la mémoire. Elle se conçoit comme un espace interdépendant avec le reste du dispositif. Elle permet au spectateur de percevoir les respirations et les variations du courant mental projeté sur l'écran.
Le jeu des acteurs est construit sur les conventions du Nô. Le Shite (celui qui agit), ambassadeur de l'inconnu, passe du monde des morts au monde des vivants. Le Waki, lui, se place comme témoin et serviteur dans le présent. Ombre silencieuse, il déplie consciencieusement les pans du costume du Shite. Corps de chair, présences vivantes sur scène, les acteurs incarnent la vie, celle qui donne au mouvement sa signification.
Le costume d’apparence stricte mais fluide, où les lignes sont remplacées par des surfaces afin d’amplifier les proportions, est conçu comme un origami que le waki déplie au fil du spectacle. Il devient ainsi un autre espace de projection et permet au corps de devenir écran.
Le spectateur, par une impression d'enveloppement et de distance spatiale, se trouve comme au centre du dispositif scénique. Il se tient au cœur du périmètre horizontal cerné d’images et de sons. Les acteurs, eux, restent les seuls repères de la verticalité.
Christine Zeppenfeld, mars 2002